Par Max Stigma

Le vieil afghan se balançait lentement, accroupi sur le sol de terre battue, à la manière d’un sumo miniature. Dans la petite pièce régnait une relative fraîcheur de 30 degrés. A l’extérieur le soleil déversait sa fournaise sur les êtres et sur les choses. Le mobilier se résumait à quelques bat-flancs recouverts de couvertures chamarrées et d’un feu ouvert sur lequel frémissait une grande théière de cuivre.

D’un grand sac de toile écrue il tira une imposante pipe à eau toute décorée de couleurs vives. Il fixa dans un petit trou situé sur le côté du récipient un long tuyau de bambou en le maintenant à l’aide d’un morceau de chiffon afin d’en assurer l’étanchéité. Au dessus de l’orifice il fixa le foyer constitué d’un godet de pierre noirci par de fréquentes utilisations.

Ses yeux mi-clos brillaient dans la pénombre, il était silencieux, observant ses deux compagnons avec un léger sourire sur les lèvres. L’un d’entre eux brisait méthodiquement une plaquette de haschich au-dessus du fourneau de terre cuite. Au moins cinquante grammes, pensais-je… Avec ça, j’aurais pu fumer tranquille pendant une semaine! Quand il eût terminé, il sortit de son sac un morceau de charbon de bois gros comme une mandarine qu’il effrita au-dessus de la drogue jusqu’à la recouvrir complètement.

De temps en temps, ils me regardaient tour à tour avec ce sourire indéfinissable qui ne m’intriguait plus. Depuis un mois, j’avais appris à les connaître. Au début, j’avais l’impression qu’ils se moquaient de ces riches étrangers blancs qui venaient apprendre à fumer le haschisch dans leur pays. Eux le fumaient depuis tant de générations…

C’était un peuple tellement accueillant, des gens si simples et fiers à la fois. Trois d’entre eux me voyant marcher sans but précis au milieu de la rue principale de Banyan, m’offrirent de partager une pipe avec eux. Voyant mon allure, ils savaient que je n’étais pas un touriste ordinaire, comme ceux qui ne se déplacent qu’en Range-Rover avec trois appareils photos autour du cou. Ma chemise afghane poussiéreuse, mes cheveux longs et mes pieds nus eurent tôt fait de les renseigner.

Le jeune afghan remplit d’eau fraîche le corps de la pipe, puis la présenta enfin prête au vieux barbu qui entreprit de l’allumer à l’aide d’un gros briquet à essence. Le frêle vieillard se mit à aspirer de toutes ses forces sur le long tuyau de bois, le charbon de bois devint vite incandescent et la fumée jaillissait en lourdes volutes bleues, répandant dans la pièce l’odeur âcre du haschisch

Puis il se mit à tousser et cracher avec une telle violence que ses compagnons rirent bruyamment en me regardant tout en le montrant du doigt. Ensuite ils se passèrent la pipe et se mirent à tousser de la même manière, lorsque je compris que mon tour allait venir.

Pendant un instant, je pensais refuser poliment leur offre, mais que dire, que faire? Quelqu’un vous invite fraternellement à un bon repas, et au moment où on vous présente le premier plat, vous sortez de table sans explications ? Non! Ma fierté fût la plus forte. J’allais leur montrer à ces indigènes comment un petit français savait fumer le hasch!

Je savais qu’il n’y avait aucune moquerie lorsqu’ils me fixèrent tous les trois de leurs regards amusés. Gonflé à bloc, je saisis le tuyau décoré de peintures vives et aspirais de toutes mes forces. Je voyais le charbon de bois rougeoyer à partir du centre du fourneau jusqu’à atteindre les bords du foyer. Ne pas tousser… Ne pas tousser…C’est alors que mille soleils explosèrent à la base de mon crâne.

Le grand Bouddha de 55 mètres de haut taillé dans la montagne me fixait de son visage mutilé. Le soleil était déjà bas sur l’horizon. Dans quelles conditions avais-je quitté mes nouveaux amis afghans ? Je ne pus jamais retrouver la petite Tea-Shop où je les avais rencontré. Comment en étais-je arrivé là?

Lire la suite, dans son blog « Jeshua »: Ma route des Indes

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